Aux coordinateurs provinciaux de l’Apostolat social

 

 

LA GUERRE EST UNE DÉFAITE DE L’HUMANITÉ

 

Mes chers compagnons dans le Seigneur,

 

Dans son discours au Corps diplomatique, Jean-Paul II a proclamé avec force que « la guerre n’est jamais une fatalité, elle est toujours une défaite de l’humanité[1] ». Ces mots angoissés du Saint-Père expriment la préoccupation croissante du Saint-Siège pour les effets de la violence et de la guerre sur la construction fragile de la coexistence humaine. Dans son discours à l’Assemblée Générale des Nations Unies en octobre 1965, Paul VI parlait de la promesse solennelle que tous devaient faire : « Jamais plus la guerre, jamais plus la guerre ![2] ». En exprimant des sentiments similaires, Jean-Paul II, à l’occasion de la guerre du Golfe persique, répétait son cri : « Jamais plus la guerre ![3] ». En faisant l’éloge des efforts de ceux qui luttaient pour la paix, il envisageait « parmi les signes d’espérance, dans de nombreuses couches de l’opinion publique, le développement d’une sensibilité nouvelle toujours plus opposée au recours à la guerre pour résoudre les conflits entre les peuples[4] ».

 

En réponse à la violence tragique du 11 septembre, la Conférence des évêques catholiques des États-Unis, dans une Déclaration sur l’Irak publiée le 13 novembre 2002, a clairement affirmé que, « sur la base de faits à notre connaissance, nous continuons à trouver difficile de justifier le recours à la guerre contre l’Irak, devant le manque d’évidences claires et adéquates d’une attaque imminente de nature grave ». Dans le même esprit, dans une lettre adressée au Président Bush le 19 octobre 2002, les Provinciaux de la Compagnie de Jésus aux États-Unis ont exprimé catégoriquement leur « forte réserve morale à propos de l’utilisation de la force militaire en Irak ». Il faut ajouter à ces voix les témoignages de nombre de jésuites dans le monde entier qui, dans les circonstances les plus difficiles, diffusent le message de dialogue et de paix au milieu de la violence, ainsi que la préoccupation de beaucoup d’autres qui ont sollicité le Secrétariat de la Justice Sociale afin qu’il soutienne ces efforts pour la paix.

 

En fidélité à notre engagement comme « Serviteurs de la mission du Christ »[5], et dans cette conjoncture critique, notre détermination à travailler pour une paix fermement ancrée à la justice doit être dirigée par une réflexion pondérée et inspirée par la prière sur les raisons principales qui se lèvent contre la guerre en Irak. Nous pensons, avec beaucoup d’autres, que les raisons d’une attaque préventive contre l’Irak ne sont pas convaincantes et les effets d’une possible guerre seraient la cause d’une telle dévastation que cela rend très difficile, si non impossible, la justification d’une intervention militaire. Notre conviction se fonde sur les considérations suivantes :

 

1)      La ‘doctrine’ de la guerre préventive n’est ni en conformité avec la doctrine et le droit de l’ONU [6], ni moralement défendable[7]. L’application de cette doctrine signifie donner origine à une guerre infinie, une ‘guerre sans fin’.

 

2)      Au lieu d’apporter la paix durable dans la région (Moyen-Orient), une guerre contre l’Irak augmenterait les tensions entre les musulmans et les chrétiens. Les germes du dialogue semés avec patience seraient foulés aux pieds dans une spirale de violence et d’intolérance.

 

3)      La volonté de faire des dépenses militaires massives pour détruire des vies est apparemment en contraste très fort avec le manque de volonté de promouvoir, avec la même détermination, le développement durable pour tous. Dans un monde d’inégalités grandissantes, où la majorité manque des biens de première nécessité ; dans un monde où le commerce et les structures financières profitent aux pays riches plutôt qu’aux pauvres, beaucoup continuent à se demander avec un malaise croissant si les vraies motivations de la guerre contre l’Irak n’ont pas plus à voir avec des raisons économiques qu’avec des raisons de sécurité.

 

4)      Dans un nouvel ordre politique mondial émergent, on propose que les décisions vitales sur la sécurité globale, touchant la vie des peuples de tous les continents, soient prises de façon unilatérale par les leaders de quelques pays industrialisés, en dehors du contrôle des Nations Unies, et au mépris de leurs obligations à construire un consensus élargi à travers des processus démocratiques et légitimes.

 

5)      L’expérience nous a montré que les pauvres sont toujours les premières victimes de la violence et de la guerre. En tant que jésuites, nous sommes ‘amis du Seigneur’, et cela « signifie être ‘amis avec les pauvres’, et nous ne pouvons pas tourner le dos quand nos amis sont dans le besoin[8] ». Dans une situation de violence généralisée, et quand la guerre est annoncée comme inévitable, nous ne pouvons détourner notre regard de ceux que nous déclarons nos amis, les pauvres - en particulier les femmes et les enfants. De leur point de vue, il n’y a pas de justification à la guerre.

 

C’est pour toutes ces raisons que nos efforts en faveur de la paix assument une urgence ultérieure. Dans la mesure du possible et considérant les conditions locales, notre lutte contre la violence continuelle et en faveur de la paix a besoin d’être renforcée, de devenir plus articulée, ainsi que de s’intégrer à de nombreuses initiatives nationales et internationales. Afin de parvenir à ces objectifs, les jésuites engagés dans le secteur de la justice sociale doivent contribuer à créer, au niveau provincial, des espaces appropriés de rencontre et de discussion où d’autres jésuites et collaborateurs puissent réfléchir de façon créative sur ces questions, préparer des plans d’action publique, et discerner des moyens concrets de collaborer avec d’autres groupes.

 

Finalement, comme le Pape Jean-Paul II a affirmé à plusieurs reprises, dans nos efforts à long terme nous devons prendre conscience du fait évident qu’« il y a un grand désordre dans la situation du monde », et que nous devons « collaborer à la constitution d’une nouvelle organisation de toute la famille humaine[9] », capable d’être perçue comme un objectif garant et impartial du droit.

 

Enracinés dans la foi en Jésus le Christ qui nous a appelés à travailler pour Son Règne, nous nous joignons aux sœurs et aux frères dans la lutte pour un monde de justice, de vérité et de paix. Un monde où la vraie paix peut devenir une victoire pour l’humanité.

 

 

Fernando Franco SJ

Secrétaire

 

Secrétariat de la Justice Sociale

Rome, le 7 février 2003



[1] Discours au Corps Diplomatique accrédité auprès du Saint-Siège, 13 janvier 2003

[2] Message de Paix aux Nations Unies, 4 octobre 1965

[3] Centesimus Annus, 52

[4] Evangelium Vitae, 27

[5] Congrégation Générale 34, Décret 1, n. 1

[6] Voir Charte des Nations Unies, Articles 39 et 42

[7] Catéchisme de l’Église catholique, 2309

[8] Congrégation Générale 34, Décret 2, n. 9

[9] Jean-Paul II, Pacem in Terris. Un engagement permanent, 1 janvier 2003